La critique est aisée mais l'Art est difficile

Analyse d’un tableau : Le Radeau de la Méduse de Géricault

 

 

auto portrait

 
 
Jean-Louis André Théodore GERICAULT (1791- 1824)
 
Le Radeau de la Méduse 1819,
 huile sur toile de 4,91m x 7, 17 m, musée du Louvre
 
 

 
 
Le tableau représente une scène de naufrage.
Sur le radeau à demi disloqué, gisent pêle-mêle des cadavres et des survivants.
 La mer est démontée, sous un ciel d’orage.
Le vent semble contribuer à la perte des naufragés,
car il pousse le radeau vers une gigantesque vague qui se lève
et semble prête à engloutir le frêle esquif.
 
 

                          

 
Les naufragés, au nombre de vingt, sont représentés dans des attitudes diverses.
 Au loin apparait une voile, qui détermine chez certains des naufragés, un grand élan d’espoir :
soulevés comme une pyramide humaine, ils lèvent les bras vers le bateau salvateur,
dominé par un homme noir qui agite un foulard.
 D’autres au contraire, semblent avoir renoncé à cet ultime espoir,
comme ce vieil homme qui, la tête dans la main droite,
 soutient de son bras gauche le corps nu et sans vie d’un jeune homme.
 
 

 
 
Géricault a illustré un drame contemporain.
 
En effet, le 2 juillet 1816, la frégate de la flotte nationale,
baptisée la Méduse  s’échoue par beau temps et mer calme près du Cap Blanc,
sur la côte africaine occidentale.
Le naufrage est provoqué par l’incompétence du capitaine Hugues Duroy de Chaumareys,
 un ancien émigré noble, nommé à ce poste par une faveur ministérielle.

   

 
Après avoir distancé les plus petits vaisseaux du convoi,
Chaumareys poursuit sa course fantasque le long du littoral mauritanien,
 et quand il échoue sur le banc de sable d’Arguin,
il n’y a plus aucun navire en vue pour l’aider à remettre la Méduse à flot.
 Après deux jours d’efforts désordonnés, l’équipage doit abandonner la frégate.

 
 
 Il n’y a que six barques de sauvetage, plus ou moins endommagées.
Elles peuvent contenir au maximum 250 personnes, alors qu’il y en a 400 à bord.
Pour les 150 restants, on décide de construire un radeau d’environ 20 x 8,5 m,
 en fixant ensemble, tant bien que mal, des mâts et des vergues récupérés sur le bateau.
 
 

une frégate

 
Le matin du 5 juillet, tout le monde abandonne précipitamment l’épave de la frégate,
 qui commençait à se disloquer.
Le capitaine et bon nombre des officiers supérieurs uniquement préoccupés
par leur propre sécurité, s’emparent brusquement des chaloupes les plus fiables,
 laissant les autres tenter leur chance sur le radeau. 
 
 

 
    
L’un des survivants du drame, le chirurgien Savigny expliqua que l’embarcation de fortune
 
"s’était enfoncée au moins d’un mètre;
nous étions tellement serrés les uns contre les autres
qu’il était impossible de faire un seul pas;
sur l’avant et l’arrière on avait de l’eau jusqu’à la ceinture".
 
Il était convenu que les chaloupes remorqueraient le radeau vers le rivage,
 mais, pressés de mettre pied à terre, leurs occupants coupèrent les cordages
qui les rattachaient au lourd radeau,
laissant les passagers à la merci des courants et des vents,
sans aucun moyen de manoeuvrer ni assez de provisions pour tenir quelques jours.
 
 

 
 
La première journée passe, les gens espèrent voir arriver les secours et se venger, bientôt.
Mais dans la nuit, les naufragés luttent contre la mort et au matin,
on constate la disparition de 20 hommes.
 
Le deuxième jour, les passagers du radeau se laissent gagner par le désespoir.
 La révolte gronde et se déchaîne durant la nuit.
Plusieurs des hommes tentent d’adoucir leur dernier moment en buvant jusqu’à perdre la raison.
Ils manifestent l’intention de se défaire des chefs, tirent leurs sabres ou s’arment de couteaux.
Après une scène de tuerie épouvantable, la furie des révoltés s’apaise tout à coup.
Ils se jettent aux genoux de leurs chefs en leur demandant pardon, qui leur est aussitôt accordé. 
Environ 65 hommes sont morts cette nuit là.                  
 
Le lendemain,
 une faim épouvantable pousse certains survivants à des actes de cannibalisme.
 
Savigny raconte :
 
"voyant que cette affreuse nourriture avait relevé les forces de ceux qui l’avaient employée,
on proposa de la faire sécher pour la rendre un peu plus supportable au goût.
 Ceux qui eurent la force de s’en abstenir prirent une plus grande quantité de vin".
 
Plus le temps passe, et plus la faim, la soif, les différences de température,
les conditions d’hygiène précaires, les meurtres et les coups de folie font des victimes.
 
 

 
 
 
A partir du quatrième jour, tous les rescapés deviennent anthropophages
et se mettent à boire de l’eau salée ou de l’urine pour compléter leur maigre ration de vin.
 
Le sixième jour, il n’y a plus que 28 survivants sur le radeau.
 
Savigny précise :
 
 "sur ce nombre, quinze seulement paraissaient pouvoir exister encore quelques jours;
tous les autres, couverts de larges blessures, avaient presque entièrement perdu la raison.
Cependant, ils avaient part aux distributions et pouvaient avant leur mort,
consommer 30 à 40 bouteilles de vin. Mettre les malades à demi-ration,
 c’était leur donner la mort de suite;
 après une délibération présidée par le plus affreux désespoir,
il fut décidé qu’on les jetteraient à la mer.
Ce moyen procurait aux survivants six jours de vin, à deux-quarts par jour.
Trois matelots et un soldat se chargèrent de cette cruelle exécution ;
nous détournâmes les yeux et nous versâmes des larmes de sang sur le sort de ces infortunés.
Après cette catastrophe, nous jetâmes les armes à la mer;
 elles nous inspiraient une horreur dont nous n’étions pas maîtres".
 
 

 
 
Les 15 hommes robustes et impitoyables qui se retrouvent seuls
à bord du radeau réussissent à survivre à sept autres jours d’épreuves.
La délivrance arrive le matin du 17 juillet (quinze jours après le naufrage).
Un capitaine d’infanterie aperçoit à l’horizon un navire.
 Il s’agit du brick l’Argus, envoyé à leur recherche.
Un homme monte alors sur les tonneaux de vin, soutenu par ses camarades
et agite des foulards de différentes couleurs.
 
 

 

Pendant plus d’une demi-heure, les naufragés flottent entre l’espoir et la crainte.
 Malheureusement le brick disparait. Savigny se souvient :
 
"du délire de la joie, nous passâmes à celui de l’abattement et de la douleur".
Mais deux heures après, les passagers du radeau sont surpris par le retour de l’Argus.
 
 Sur les 15 rescapés, affamés, brûlés par le soleil et couverts de blessures,
cinq meurent peu après avoir touché terre.
La dérive du radeau avait duré 15 jours et coûté la vie à 140 personnes.
 
 

 
 
La nouvelle de la catastrophe avait tardé à parvenir en France.
Le gouvernement n’étouffa pas complètement l’affaire,
mais il chercha à en minimiser le caractère tragique.
 
 

 
                      "La Tempête" ou "L’ Epave" avant la réalisation du "Radeau de la Méduse".
 
     
Mais le chirurgien Savigny écrivit dans le bateau qui le ramenait en France,
 un récit du naufrage et des atrocités survenues ensuite.
Un exemplaire de ce rapport tomba entre les mains du directeur du "Journal des Débats",
qui le publia sans autorisation officielle, le 13 septembre 1816.
Ces révélations firent l’effet d’une bombe, elles furent reprises par la presse  française et étrangère
 et provoquèrent un scandale retentissant. Chaumareys sera finalement condamné
à trois ans de prison et sera destitué de ses grades militaires.
 
 

 
 
Entre-temps, un autre survivant de la tragédie, Alexandre Corréard, a rejoint Savigny.
Les deux hommes continuent à exiger du gouvernement qu’il dédommage les victimes.
L’administration réplique par des amendes et un emprisonnement.
Indignés par tant d’injustice, ils rédigent une version plus détaillée du premier rapport,
 qui donne lieu à un livre mis en vente  en novembre 1817.
Ils rencontrent un succès immédiat, encouragé.
 
Sa boutique porte l’enseigne du "Naufragé de la Méduse",
elle sera longtemps un rendez-vous de l’opposition politique.
 
 

 
 
Géricault a certainement lu le livre de Savigny et Corréard,
mais reste flou le moment où il a songé que cette histoire pourrait servir de point de départ
à une peinture de grandes dimensions.
Au début de son travail, nous savons que l’artiste a éprouvé beaucoup de difficultés.
 Il s’efforça de traduire en images les propos des auteurs du livre,
en s’accrochant à tout ce qui pouvait l’aider à visualiser les événements :
 lithographies populaires, des conversations avec les rescapés,
 et même une maquette du radeau qu’il se fit construire par le charpentier rescapé.
 
 

 
 
L’élaboration très progressive du Radeau de la Méduse est mise en évidence
 par une série d’études préparatoires qui montrent que Géricault
a hésité entre divers épisodes spectaculaires retracés dans le récit du naufrage.
 

Esquisses de têtes pour la mutinerie 

 
 
Il trouve un motif qui deviendra majeur dans le tableau définitif et que l’on appelle couramment
 
 "le père pleurant son fils mort".
 
 

 
 
Le Radeau de la Méduse:
 
  
 
Géricault a procédé à de nombreuses études de détail, dessinées et peintes.
 Il utilise des modèles professionnels, des amis et des rescapés du naufrage.
 Il se rend même à l’hôpital Beaujon, pour étudier les moribonds, les blessés, etc…
Il conservait dans son atelier des membres coupés pour surveiller leur dégradation progressive.
 
En fait, le peintre a commencé par tenter de reconstituer l’événement qu’il a choisi de représenter,
afin d’aboutir à une expression plastique convaincante, mais en avançant dans son travail,
 il a laissé de côté son dossier rempli de pièces authentiques.
Poussé par les nécessités artistiques, il a pris de grandes libertés avec la réalité historique.
Géricault n’a sans doute jamais eu l’intention de montrer le radeau et les naufragés
 tels que les avaient découverts leurs sauveteurs, il ne voulait surtout pas tomber dans le pittoresque.
Son but était bien d’exécuter une peinture d’histoire et non une scène de genre hypertrophiée.
 
 

 
 
Les couleurs sont essentielles dans l’effet général du drame.
La toile était déjà sombre à l’origine, mais elle s’est encore assombrie avec le temps,
à cause de la préparation au bitume utilisée par l’artiste.
L’huile est cuite avec trop de plomb qui entre en réaction avec l’atmosphére environnante.
Peu à peu, des traces noires se forment à l’intérieur de la couche de peinture,
 ce qui rend impossible toute restauration.
De toute façon, le parti adopté par Géricault était celui de l’atmosphère funèbre et glaciale.
Les tons sont crépusculaires, des gris livides, du jaune soufre;
 la gamme de couleurs est réduite, terreuse et relevée seulement par quelque touches de rouge,
 pour le chiffon par exemple.  
            
 
 
 esquisse

 
 
Les effets de lumière sont violemment contrastés.
L’éclairage vient surtout de la gauche, avec un clair-obscur dramatique qui choquera la critique:
 
"On se demande pourquoi les vivants et les morts, les mourants, les cordages, les draperies,
le linge et une foule d’objets sont tous de la même couleur".
 
Extrait du Journal de Paris, 1819. 
 
 

 
 
La touche est à la fois ferme et sensible :
 les coups de pinceau ne se bornent pas à suggérer,
 mais insistent au contraire sur la nature périssable de la chair.
 
Théodore GERICAULT :
 
est né à Rouen en 1791, dans une famille aisée.
 En 1808, qu’il décide de devenir artiste et s’inscrit dans l’atelier d’un peintre en vogue :
 C. Vernet, spécialiste de sujets modernes et de chevaux.
Deux ans plus tard il entre dans l’atelier de Guérin,
c’est un élève bouillonnant et impatient, mais le maître le traite avec tolérance et indulgence. 
 
 

 

 
Géricault commence  à s’entraîner seul, en copiant les oeuvres des maîtres du Louvre.
 Il étudie en particulier : Rubens, Van Dyck, Titien et Rembrandt.
Parmi les peintres de son temps, il admire surtout Gros.
 

 
LE RADEAU DE LA MEDUSE :
 
 fut exposé au Salon de 1819 et provoqua des réactions mitigées.
 Il fut loué et condamné d’un point de vue politique, tous ont été particulièrement
aveugles à ses qualités artistiques.
Déçu et épuisé, l’artiste traversa une période de trouble émotionnel et physique.
 
On lui offrit d’exposer "Le Radeau", à Londres,
il y accompagna son tableau en 1820. L’exposition fut un succès populaire.
Géricault resta presque deux ans en Angleterre.
 
Quelques esquisses préparatoires :
 
 

esquisse de 38 x 46 cm

 

 
 

esquisse du radeau vers 1818

 
 
Atteint d’une maladie grave, l’artiste mourut le 26 janvier 1824,
 âgé seulement de 32 ans, dans de grandes souffrances.
 
 

 
 
Dans l’histoire de L’Art, "Le Radeau de la Méduse" reste un chef-d’oeuvre fondamental,
 qui annonce le courant romantique, loin des canons classiques.
 
 
Le musée du Louvre propose comme première esquisse :
 
 

 

 
et comme dernière esquisse :
 
 

  

65 x 83 cm

 

   

 

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3 réponses

  1. JIWE

    La dédicace m\’a touché en plein coeur.Je salue bien bas l\’historienne d\’Art pour sa rigueur et son talent.Puisse-t-il y en avoir d\’aussi bonne dans l\’avenir pour parler de nous quand nous ne serons plus là!

    25 mai 2006 à 00:39

  2. Nicole

    En continuant ma visite , je rencontre ma pasion du clair-obscur et "l amour de rembrandt" pour ces magnifiques toiles . Toujous sur mon espace peinture , avec " passion de fruits" je fais un essai perssonel de clair-obscur .
    Nicole , remercie le musée vient a moi . Bisous et ne te laisse pas embêter par cet individu malveillant .

    24 mai 2006 à 15:47

  3. Chrysalis'

    Très bonne idée que de nous proposer ces analyses d\’oeuvres. Cele-ci m\’a l\’air fort complète…Je n\’ai pas beaucoup de temps aujourd\’hui mais je repasserai lire tout ça.
    A bientôt.
     

    24 mai 2006 à 14:08

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